« Printemps noise-part 2 » (Sheik Anorak, The Acharis, Flying disk, Love in the elevator, Shellac, Nurse, Dead arms, USA Nails, Pogo car crash control)

Suite des aventures soniques de ce printemps avec, d’abord, comme lors du premier Ă©pisode, un concert Drone to the bone – mais loin de la dĂ©mence bruitiste habituelle des shows de cette super asso. PlutĂŽt le versant expĂ©rimental et aventureux avec Sheik anorak – projet solo de Frank dont on a parlĂ© il y a pas si longtemps Ă  propos de Videoiid et dont on reparlera bientĂŽt – puis le duo US The Acharis.

Quelques touches mĂ©lodiques, marques sonores disposĂ©es Ă  intervalles rĂ©guliers, comme des repĂšres pour ne pas se perdre dans trop d’abstraction. Et la pulsation rythmique comme unique respiration, unique discours.

Sorte de trip-hop minimal et percussif, Sheik anorak emprunte Ă  diffĂ©rents styles sans jamais y verser vraiment. Libre de ses mouvements, sans filet. Qu’il soit seul sur  scĂšne ajoute encore au cĂŽtĂ© hypnotisant de sa musique. Comme un solo de danse ou d’escalade. Assez fascinant.

La soirĂ©e s’est poursuivie plutĂŽt tranquillement avec le duo The Acharis et leur noisy-pop vaporeuse assortie de guitares acides.

Une musique rĂȘveuse qu’on verrait assez comme bande-son d’ambiances Ă  la Sofia Coppola, mĂȘme si la boĂźte-Ă -rythme rajoute un cĂŽtĂ© post-punk intĂ©ressant.

Le groupe de Fossano Flying disk jouait au 648 CafĂ©, c’est Ă  dire que milieu de la campagne chablaisienne. En plus d’ĂȘtre archi-inconnus par ici, il y avait une autre soirĂ©e ailleurs donc on pouvait Ă  peu prĂšs ĂȘtre certain qu’on ne serait pas dĂ©rangĂ© par la foule en se rendant Ă  ce concert.

Ca n’a pas ratĂ©, ce qui n’a pas empĂȘchĂ© les trois jeunes italiens de balancer leur Ă©mo-rock avec la derniĂšre Ă©nergie. Avec pour fil rouge les mĂ©lodies poignantes chĂšres au coeur de Simone, le chanteur, leur musique sait aussi ĂȘtre lourdingue comme il faut quand il  faut. Ca a Ă©tĂ© aussi l’occasion d’Ă©changer avec cet activiste qui, malgrĂ© son relativement jeune Ăąge, organise des concerts depuis environ 10 ans en plus de gĂ©rer son propre label, Brigante records.

DĂ©but de semaine, Ă©chappĂ©e vers Lausanne pour chopper Shellac. DĂ©jĂ  vu l’an passĂ© Ă  Grenoble. Mais bon, je crois que j’aime bien ce groupe.

Quelle salle, Le Romandie. Avec sa voĂ»te de pierre haute et sombre  pour plafond, ce lieu a une ambiance rock de malade. Certainement une des meilleures salles que j’ai vues, voire la plus belle.Des images de Nick Cave dans Les ailes du dĂ©sir  revenaient Ă  l’esprit.

Shellac emmenait dans ses valises un groupe italien, Love in elevator. Gros basse-batterie, grungy, sur lequel se dĂ©tachent la guitare et la voix plus acides – dĂ©cidĂ©ment – de la chanteuse. Pas dĂ©sagrĂ©able, au final, alors que je partais pas convaincu du tout Ă  priori, les choix des AmĂ©ricains en matiĂšre de premiĂšre partie Ă©tant plutĂŽt conservateurs. Ce qui d’ailleurs laisse un peu songeur de la part de l’ancien provocateur en chef de Big black.

En, tous cas, c’est devant un Romandie complet et parfaitement convaincu que rĂ©sonnent les premiers accords du trio. Le son gĂ©nial de la salle et leur set, construit au fil du concert, qui pioche au feeling dans tous leurs albums, donne l’image d’un groupe assez fantasque et dĂ©bridĂ©, qui s’abreuve Ă  de nombreuses sources. Plus original que ce qu’on peut parfois penser et pas du tout rĂ©ductible au stop and go devenu classique dans le noise-rock. D’ailleurs, tout Ă  coup, aprĂšs la session questions et rĂ©ponses plutĂŽt vite envoyĂ©e (quelqu’un a juste demandĂ© s’il y aurait un nouvel album bientĂŽt et Bob Weston a rĂ©pondu que oui mais pas si bientĂŽt que ça non plus), Albini s’est mis Ă  parler de l’histoire de la musique qui ne retient que quelques groupes connus et laisse des tas de groupes essentiels sombrer dans l’oubli. Tout ça pour rendre hommage au groupe post-punk suisse Kleenex – actif de 1978 Ă  1983 et plus tard rebaptisĂ© Liliput, merci WikipĂ©dia – son groupe suisse prĂ©fĂ©rĂ© et une influence majeure de Shellac Ă  leurs dĂ©buts, apparemment. Quand on sait que MĂ©tal urbain Ă©tait dĂ©jĂ  une source d’inspiration de Big black, c’est plutĂŽt rigolo.

Certains sont déçus ou se sont lassĂ©s de Shellac, mais c’est pas du tout mon cas. La plupart du temps, la magie de leur musique Ă  la fois trĂšs rock – il paraĂźt mĂȘme que le riff de Dude incredible ressemblerait Ă©trangement Ă  un passage de Judas priest – et dĂ©construite par des dĂ©calages rythmiques et des bifurcations incessants fonctionne encore Ă  plein. D’ailleurs, un riff de hard rock ne sonne jamais mieux que quand il est jouĂ© sur la Travis bean d’Albini. Et puis il y a Todd Trainer. Je crois que j’aurais fait les 100 et quelques kilomĂštres mĂȘme s’il jouait tout seul. Son jeu, Ă  la fois ultra lisible et expressif au possible, peut paraĂźtre simple, enfantin mĂȘme. Personnellement, je le trouve incroyablement musical, J’ai l’impression de prendre une leçon de musique, sans parole, en temps rĂ©el, Ă  chaque fois. Et de toute façon, comme chacun sait, il n’y a rien de mieux que de regarder un bon batteur.

Le groupe jouera donc un set gĂ©nĂ©reux devant un public ravi, avec quatre nouvelles compositions dont un morceau punk avec un riff nerveux sur deux notes gĂ©nial. HĂąte d’entendre ça sur disque.

Pause de deux jours puis retour Ă  l’Usine pour une soirĂ©e avec quatre groupes et les copains de Nurse en ouverture, devant un public plutĂŽt clairsemĂ©.

Un Nurse peut-ĂȘtre un peu moins explosif qu’Ă  l’accoutumĂ©e mais un trĂšs bon Nurse quand mĂȘme, avec un son d’ampleur. Il faut dire que le concert commence tĂŽt, Manu, le guitariste, a mĂȘme dĂ» dĂ©clarer forfait lors de sa journĂ©e de coupe du monde de parapente pour arriver Ă  l’heure au concert. Enfin 10 minutes avant, faut pas dĂ©conner non plus. Nurse, groupe au taquet.

Suivaient ensuite deux groupes anglais amis qui tournaient ensemble : Dead arms et USA Nails. Les deux groupes partagent d’ailleurs le mĂȘme bassiste. En tous cas, tout ce beau monde sera en interview dans Rad-Yaute bientĂŽt.

Comptant dans ses rangs le gratteux des Death pedals, Dead arms officie dans un punk-rock rentre-dedans et qui file gĂ©nĂ©ralement tout droit, un peu comme les prĂ©citĂ©s. La voix Ăąpre et hargneuse du chanteur ajoute une touche davantage hardcore, qui rappelle un peu Poison idea par moment ou mĂȘme Motorhead.

Un set tout en Ă©nergie, oĂč pour moi se dĂ©marquaient les morceaux oĂč le groupe ralentit le tempo et oĂč les compositions se font plus sinueuses et les ambiances plus tordues.

Je sais pas si je dois le dire mais je vais le dire quand mĂȘme : la venue Ă  GenĂšve de USA Nails est due Ă  l’origine Ă  un quiproquo sur leur nom qui les a fait confondre avec les hardcoreux amĂ©ricains de Nails. Il faut croire qu’ils ont su convaincre et, quoiqu’il en soit, c’Ă©tait un excellent choix.

Aucune fioriture dans le noise-punk de USA Nails, rien qui soit lĂ  pour plaire ou pour sĂ©duire. Une rigueur et un dĂ©pouillement dans le bruit et la rĂ©pĂ©tition – jusqu’Ă  l’absence totale de mĂ©lodies parfois sur certains passages quasi no-wave – qui Ă©voque un peu les premiers Fugazi.

Le public s’est resserrĂ©, on le sent tout Ă  coup nettemment accrochĂ© – alors que, vraisemblablement, seule une poignĂ©e avait dĂ» entendre le nom de USA Nails auparavant. Cette impression se vĂ©rifiera  dans les jours suivants lors des discussions sur le concert : USA Nails a marquĂ© les esprits.

Pas totalement sĂ»r que ce soit le cas du groupe suivant par contre. Pogo car crash control dĂ©ploie certainement un bon paquet d’Ă©nergie sur scĂšne mais leur musique, qui sonne parfois limite hard-rock, ne me convainc pas plus que ça.

Ca fait dĂ©jĂ  pas mal mais le printemps noise n’est pas terminĂ©. La suite au prochain Ă©pisode.

>>>>>>>>>> SHEIK ANORAK

>>>>>>>>>> THE ACHARIS

>>>>>>>>>> FLYING DISK

>>>>>>>>>> LOVE IN ELEVATOR

>>>>>>>>>> SHELLAC

>>>>>>>>>> NURSE

>>>>>>>>>> DEAD ARMS

>>>>>>>>>> USA NAILS

>>>>>>>>>> POGO CAR CRASH CONTROL

« Beautiful underground » : an interview with Evan Patterson of Young Widows

Noise-rock outfit Young Widows retraced their own footsteps this spring during a ten days tour across Western Europe. Their show with Hex in Geneva was a chance to catch Evan Patterson and ask him a few questions. The banks of the river RhĂŽne, the light sunshine and breeze – although I realized afterwards it made the recording somewhat tricky to transcribe -, that was the perfect setting to talk past and present of Young Widows, and other things.

I think the last time you played Europe was 2009 – quite a few years ago – how has the tour been received so far ?

It’s been fantastic. We had no idea what to expect, we haven’t released a record in five years. Reception was great, crowds were incredible
 This is my fifth time in Europe in the past two years with my solo band, Jaye Jayle, and some said « Why don’t you bring Young widows back ? » and I said if you ask us to come back, we will come back ! But if you don’t ask, we’re not gonna come. They (Nick and Jeremy, the two other members of YW – Ed.) have families, it’s hard for them to take the time. So it kind of happened through me seeing all the promoters and meeting people. So yeah, it’s been a great trip so far.

With all of you being very involved in dfferent projects, what’s exactly the status of Young widows these days ?

The state of the band right now is we mostly just get together to rehearse to perform shows. There are some songs from our records In and out of youth and lightness that we are playing on this tour that we haven’t played in eight years. So relearning those songs was a process that needed a certain amount of rehearsals to be able to perform them…

Is there a particular reason why you hadn’t played these songs for so long ?

Ha
 That album was a weird part of my life, a time that I don’t particularly want to think about. Most of the performing songs were not on that record because they were more enjoyable and less emotionally touching. That’s why we hadn’t played those songs for that many years. With our last album Easy pain it was more a more straightforward concept. A little more story telling and a little less personal
 And I find it more enjoyable to make music that way. As you get older, you look back and you don’t feel the same way you did ten years ago. Making the songs a little less subjective and a little more objective, it’s exciting to me.

Each of your records is quite different from the others. How is it for you to build the setlist ?

It’s not difficult. We take three songs from Easy pain, three songs from In and out of youth and lightness and then songs from older albums. It’s like going though the ages. They work really well together. Starts off very strong and then it gets more atmospheric and personal and then the teen years. It’s the reverse chronological way


The deep reverb that you are using is very characteristic. How did it become such an integral part of your sound ?

Yeah, I kind of have fallen in love with this ping-pong slapback sound – everytime I say « ping-pong slapback », I wanna slap myself ! (laughs) It’s the sound of the stereo amplifier I always use – with Jay Jayle or Young widows. That very fast slapback makes the guitar sound like nothing else I’ve ever heard. It’s so full and so thick. It has a texture in the way that the notes play one on the another. It just speaks to me. I love playing accoustic guitar at home and I love not having any effects on my guitar when I write. I never write with effects. But then when we get together as a band, all of a sudden it just fill that void. And I guess there’s just something about reverb and bending or pulling a note, the dissonance that it creates,… I find it very beautiful.

I was wondering if bands like Hoover had been influential in that respect ?

Oh, Hoover is a huge influence ! I saw Hoover when I was 13 years old. Being older, I realize they were like the krautrock band of the DC scene. So repetitive and minimal !

Quite underrated as well !

Very underrated ! Regulator watts and Abilene… all of Alex Dunham’s bands I was a huge fan of ! His style of guitar playing was a huge influence on me when I was in my twenties. Especially Regulator watts ! That was such a fantastic band !

I’ve read that you’re writing all together in Young widows. I was wondering if that had evolved over the years


Well, it has evolved towords us writing more together. At the beginning, I used to bring more songs to the band and have more direct ideas. And then it turned into a thing of more jamming ideas. Honestly, for a lot of the songs, we just go with nothing. We just show up and just start playing and just see what happens. I like that process but I’m kind of more on the side of composing songs now more than I ever have been. Especially with doing Jaye Jayle. I come with specific ideas of this happens here and this happens here. That’s how a lot of In and out of youth lightness was : specific ideas and then lots and lots and lots and lots of playing one part for many many many practices to figure out what we should do next. That’s generally how I write music.

Did having your solo band allow you to do something different with Young widows ?

Absolutely. That’s what resulted in Easy pain. The songs The guitar, on Old wounds, or Right in the end, The muted man and Young rivers  on Youth and lightness aren’t very different from what I’m doing with Jaye Jayle. I have a place to put all those ideas with my solo music now so Easy pain was like : OK let’s go over the roof and crush this building and see what happens !

Is that the meaning of the title « Easy pain » ? The fact that it was easier to bear than the previous one ?

Somewhat
 (Evan is throwing a quick glance around.) It had also to do with doing a lot of drugs. Kind of destroying and abusing yourself. How easy it is to do that and how you don’t even know you’re doing it when you’re doing it.

In three days, you’re going to play your second album, Old wounds, in its entirety at the Roadburn festival. Why does it get this special treatment ?

I’m not sure.. My guess is that when this record came out in 2008 maybe there wasn’t a lot of music happening and it seems that that record has been important to a lot of people. You know, a lot of the time, what I do when I write music is introducing people to music that I love. And I feel that I’ve done that with making the music that I’ve made. It was introducing people to Jesus Lizard or Drive like Jehu – bands that influenced me to start playing music. And even still with Easy pain, I want people to hear that record and see clearly that I love the first Today is the day record and I love Am rep music. And even with Jaye Jayle, there’s all this incredible underground music that people need to hear and be introduced to.

You’re talking about the way people receive your music. It seems important to you


Hmm, it’s not that important, actually. I’m not that worried about how people receive my music. I’m not a nostalgic person. I don’t listen to all those bands that influenced me to make Old wounds and it’s a bit strange to play a record that’s ten years old but I appreciate what it means for people.

What about reviews of your records ? There were mixed reviews of In and out of youth and lightness


Honestly, I don’t read them
 It’s what I wanted to make and that’s all that matters. I don’t make music for the critics, I make music for myself. It’s a struggle to just keep making music as a form of art because it’s not the mainstream successful route and I’ve never been worried about that. I love music. It’s not a thing like once I’ve made this amount of money, I’m going to stop. I’m going to keep making music until the rest of my life. Wether anybody hears it or appreciates it is second. It doesn’t matter.

Your bass player sings on « Delay your presssure ». He has a really good powerful voice


He does, yeah
 He sings back-ups on lots of songs but it seems he didn’t feel like doing more. Actually, I remember Kurt Ballou saying when we recorded Old wounds that if he sang more there would be no frontman and it would be a thing like Ian MacKaye and Guy Picciotto of Fugazi !

What about the current political situation, with all those populist leaders like Donald Trump getting more and more audience all over the world ? Do these uncertain times have an influence on your writing ?

Honestly, it doesn’t. There is a place for politics and art but it’s not what has influenced me to make art. I used to listen to political songs and now they don’t mean what they used to mean
. I’ve had this conversation with a lot of people
 There’s always so much you can do and you just know how you live and how you feel and the respect you have for all of humanity and that’s a political statement in itself. But if something went really wrong, I’d be there for sure…

PS By the way, of course I also asked Evan if Young Widows had new material and he said they had a few but rehearsing and writing time was so sparse that the possibility of a record was unlikely in the near future.

Cover photography : Zoltan Novak

 

>>>>>>>>> YOUNG WIDOWS

« Viser le systÚme nerveux central » : une interview de Brutalist

NĂ© sur les cendres de Knut, Brutalist n’aura sorti qu’un seul disque, tirĂ© Ă  50 exemplaires dans la plus grande confidentialitĂ©, avant de cesser toute activitĂ©. Mais la musique qu’on y dĂ©couvre – sorte de mĂ©tal rĂ©pĂ©titif et dĂ©construit – est si foudroyante qu’il Ă©tait impossible de ne pas chercher Ă  en savoir plus sur l’histoire et les dessous de ce projet intrigant et Ă©phĂ©mĂšre. Roderic (batterie) et Adriano (guitare, editing) ont rĂ©pondu Ă  mes questions. Merci Ă  eux.

Sur quelles bases, avec quelles envies ou directions musicales, Brutalist est-il nĂ©? Etait-il dans le prolongement de Knut ou y avait-il une volontĂ© de s’éloigner de cette identitĂ©?

Roderic : Dans un premier temps il s’agissait pour des rescapĂ©s de Knut de prolonger le plaisir de jouer ensemble en explorant de nouvelles voies, abstraites, rĂ©pĂ©titives, hors des chemins prĂ©cĂ©demment balisĂ©s. L’arrivĂ©e d’Adriano avec son esprit dĂ©rangĂ© a donnĂ© l’impulsion pour pousser le bouchon toujours plus loin. Au final, Brutalist et Knut entretiennent un cousinage trĂšs lointain.

Adriano : C’est Tim qui m’a proposĂ© de rejoindre le projet en chantier au moment oĂč Commodore s’arrĂȘtait pour de bon, alors qu’on Ă©tait en train de composer de nouveaux morceaux. Je pense qu’il y a vu la possibilitĂ© de rĂ©unir nos univers dans la mesure oĂč Commodore allait dans une direction plus radicale et expĂ©rimentale.

Etait-ce un choix de former un groupe instrumental, sans voix?

R : Avant qu’Adriano ne nous rejoigne, clairement, car aucun des trois autres n’utilisait sa voix dans la musique (ou trĂšs occasionnellement). Cet Ă©lĂ©ment nous aurait aussi inĂ©vitablement assimilĂ©s Ă  des esthĂ©tiques dont nous voulions nous Ă©loigner. Par la suite, l’idĂ©e d’essayer des approches vocales singuliĂšres a Ă©tĂ© envisagĂ©e, sans se concrĂ©tiser.

Adriano jouait la guitare dans Commodore avec Tim, mais il mÚne également des projets de musique bruitiste/électronique. Quel est son apport dans Brutalist?

R : Fondamental. Sa perspective dĂ©tachĂ©e du passĂ©/passif de Knut et son envie d’exploser les cadres ont contribuĂ© Ă  faire de Brutalist cet objet non identifiĂ©. Et on a le sentiment de s’ĂȘtre arrĂȘtĂ©s aux balbutiements.

A : C’est vrai qu’il y a eu toute une phase de recherche durant laquelle on a enregistrĂ© beaucoup de matĂ©riel que je ramenais chez moi, aprĂšs les rĂ©pĂštes, pour trouver des bouts d’idĂ©es ou de nouvelles directions de morceaux. Et il est vrai qu’Ă  un moment donnĂ© je me suis amusĂ© Ă  Ă©diter ces sessions de façon totalement intuitive. Un peu comme je le fais dans mes projets parallĂšles, plus orientĂ©s autour du matĂ©riau sonore et des techniques de musique concrĂšte ou Ă©lectroacoustique. Du coup, cela nous a permis de trouver une autre façon d’explorer la composition et de s’affranchir d’une mĂ©thode plus conventionnelle.

Le brutalisme, c’est un mouvement architectural qui affectionnait particuliĂšrement le bĂ©ton. Est-ce que ce mouvement – ou tout autre mouvement plastique/visuel, d’ailleurs – est une source d’inspiration pour vous, ou est-ce juste un clin d’oeil au caractĂšre relativement tendu et massif de votre musique?

R : Les deux, probablement. Cette idĂ©e de sculpter le son comme des blocs, de travailler la matiĂšre sonore de façon plastique (versus Ă©crire des «riffs») nous a guidĂ©s sans doute inconsciemment en partie. Plusieurs membres du groupe ont une pratique dans des disciplines visuelles (dessin, graphisme, vidĂ©o) et cela, couplĂ© Ă  un intĂ©rĂȘt pour les musiques expĂ©rimentales, concrĂštes, Ă©lectroacoustiques, a pu jouer un rĂŽle. La conception d’un arsenal de pĂ©dales d’effets a Ă©tĂ© en soi un chantier permanent.

Brutalist a sorti un unique disque, qui a été enregistré sur une période de plusieurs années. Pouvez-vous nous présenter ce disque: comment a-t-il été conçu et que représente-t-il pour vous?

A : A la base, il ne s’agit pas vraiment d’un disque, mais plus d’une empreinte ou du tĂ©moignage de ce qu’a pu ĂȘtre le groupe durant son existence chaotique. Quand nous avons commencĂ© Ă  enregistrer avec Vincent HĂ€nggi (H E X), c’Ă©tait dans le but d’avoir un support de travail « propre » en essayant de capturer l’Ă©nergie live de Brutalist et de se rendre un peu mieux compte de ce qu’on essayait de faire. Sur les cinq morceaux live enregistrĂ©s, on en a retenu trois («Piton», «Cobra» et «Trabajo»). AprĂšs un premier prĂ©-mix de Vincent, on a trouvĂ© qu’il manquait du matĂ©riel, que certaines prises n’Ă©taient pas abouties. On a refait certaines parties et ajoutĂ© quelques overdubs pour concrĂ©tiser ce qu’on avait vraiment en tĂȘte. Lorsqu’on a pris la dĂ©cision commune d’arrĂȘter le projet, on s’est replongĂ©s dans nos enregistrements et edits «de travail» et on a trouvĂ© cohĂ©rent de les rassembler sur un mĂȘme support pour les diffuser autour de nous de façon physique et digitale.

Le premier morceau, «Piton», avec ses structures dĂ©construites et heurtĂ©es, Ă©voque certaines compositions Ă©lectro actuelles. Est-ce que la musique Ă©lectronique est une source d’inspiration pour vous?

R : Si c’est le cas, c’est totalement inconscient. Cela dit, la musique Ă©lectronique au sens large (historique ou actuelle) fait partie du spectre au mĂȘme titre que la musique industrielle, le metal, le free, le kraut et tout ce qui vise le systĂšme nerveux central.

A : Oui, je rejoins l’idĂ©e que c’est totalement inconscient. Ce morceau a Ă©tĂ© spĂ©cifiquement composĂ© sur la base d’improvisations et d’edits totalement intuitifs, pour ĂȘtre totalement recomposĂ© avec de nouvelles parties. Peut-ĂȘtre que le cĂŽtĂ© rĂ©pĂ©titif et minimaliste de la batterie Ă©voque cette idĂ©e.

MĂȘme interrogation pour le jeu des guitares dont les lignes entrelacĂ©es et dissonantes rappellent un jeu jazz ou free – est-ce que ces musiques font partie de votre univers?

R : Pas dans une approche Ă©rudite, concernant le jazz, mais on a tous vu tellement de concerts et Ă©coutĂ© tellement de musiques au cours de nos vies qu’il est possible que cela laisse une trace. Est-ce que Zeni Geva ou Krallice sont jazz? On ne peut pas nier que l’Ă©cole «noise» scandinave des Noxagt, MoHa, Staer, Ultralyd, Monolithic a eu un impact sur Brutalist.

D’ailleurs l’improvisation joue-t-elle un rĂŽle dans la musique de Brutalist ou est-elle totalement Ă©crite?

R : L’improvisation a tenu une place de plus en plus importante et aurait dĂ», Ă  terme, devenir prĂ©pondĂ©rante. Le travail de crĂ©ation de bruit en rĂ©pĂ©tition / Ă©dition sur ordinateur / rĂ©arrangement en groupe, par aller-retours, a produit des rĂ©sultats excitants.

A : Oui, clairement. Ça a fini par devenir le leitmotiv : improviser, enregistrer, Ă©diter, ramener des idĂ©es, tout dĂ©construire Ă  nouveau et recomposer. Le plus dur a Ă©tĂ© de trouver un juste Ă©quilibre entre ce qu’il Ă©tait possible de reproduire et ce qui n’Ă©tait pas Ă  notre portĂ©e et qu’il a fallu repenser plus simplement, parfois en allant Ă  l’essentiel.

Plus gĂ©nĂ©ralement, quelles sont les musiques ou les courants qui vous passionnent aujourd’hui et vous semblent ouvrir des voies nouvelles?

A : Plus que des courants, pour ma part se sont surtout des artistes douĂ©s d’une certaine vision, une certaine dĂ©marche. Ce qui me touche aujourd’hui est plus orientĂ© vers la musique improvisĂ©e et l’expression de dĂ©marches radicales qu’une certaine scĂšne ou un certain genre.

R : Ça fait tellement longtemps que je navigue entre les trucs les plus abscons ou extrĂȘmes et des musiques totalement accessibles que je m’y perds. Certains champs rĂ©putĂ©s novateurs tournent en rond et se parodient, alors que des trucs a priori archi rebattus sonnent super frais sans trop qu’on sache pourquoi… Tant que la musique aura cette magie, cette capacitĂ© d’imprĂ©visibilitĂ©, mes oreilles resteront ouvertes.

Le premier pressage CD de ce disque est maintenant épuisé, y-a-t-il des projets de repressage ou la version numérique restera la seule disponible?

R : Ce pressage s’est rĂ©sumĂ© Ă  cinquante exemplaires essentiellement diffusĂ©s dans l’entourage. AprĂšs avoir laissĂ© reposer ces sessions pendant prĂšs de deux ans, on a trouvĂ© qu’il serait peut-ĂȘtre bon de finaliser le tĂ©moignage enregistrĂ© de Brutalist. Pour nous-mĂȘme avant tout, histoire de conjurer un sentiment d’inachevĂ©. La version numĂ©rique reste disponible et nous ne sommes pas Ă  l’abri de la proposition d’un label motivĂ© pour un pressage vinyle, qui sait?

La pochette du disque est plutÎt énigmatique, pouvez-vous nous en dire un mot?

R : Ha! L’origine est un peu Ă©nigmatique et surtout assez inavouable. Union lĂ©gitime, mĂ©lange de fluides Ă  concentrations variables, influence de Fenriz 
ou Peter Liechti. Promenons-nous dans les bois pour faire n’importe quoi.

A : C’est totalement inavouable et en mĂȘme temps trĂšs banal… Ă  l’image de ces morceaux et de ce projet qui s’arrĂȘte abruptement…

Aujourd’hui, des festivals proposent des affiches colossales tandis que la frĂ©quentation des petites salles baisse rĂ©guliĂšrement et de trĂšs bons groupes jouent devant une poignĂ©e de personnes, qu’est-ce que cette situation vous inspire?

R : C’est vrai, le monde semble contaminĂ© par une festivalite aiguĂ«, tentation de l’Ă©vĂ©nementiel et de l’Ă©phĂ©mĂšre «pop up» au dĂ©triment des programmations patiemment Ă©chafaudĂ©es, de saisons audacieuses visant la cohĂ©rence Ă  long terme dans de petits lieux aux identitĂ©s fortes et aux publics fidĂšles. L’exemple parfait Ă  GenĂšve est la Cave12, antre de toutes les musiques expĂ©rimentales, hors cadre, tous genres confondus. Admirable, mais au prix de combien de sacrifice financier et humain?

Je crois savoir que l’arrĂȘt des activitĂ©s du groupe est liĂ© Ă  des problĂšmes d’audition de votre batteur, Roderic. On ne va pas se mentir, ce style de musique fait mal aux oreilles et Ă  la longue engendre des pertes d’audition sensibles – vous qui ĂȘtes dans la musique depuis longtemps, comment abordez-vous cette question?

R : AcouphĂšnes plus que perte d’audition, rĂ©sultat d’annĂ©es de martelage sans protection suffisante. A mĂ©diter avant qu’il ne soit trop tard, car il existe des protections sur mesure trĂšs efficaces.

A : On ne l’aborde pas vraiment. C’est au coup par coup. Je ne connais personnes autour de moi qui n’ait pas connu des pĂ©riodes d’hyperacousie, surditĂ©s temporaires ou dommages irrĂ©versibles suite Ă  une pratique musicale intensive ou aprĂšs certains concerts relativement fort, avec ou sans protection. Malheureusement on est tributaire du hasard, comme pour le reste.

MĂȘme si Brutalist a cessĂ© ses activitĂ©s, je ne peux pas m’empĂȘcher de vous poser la question de l’avenir. Avez-vous d’autres projets en cours? Et peut-on espĂ©rer une suite vous rĂ©unissant? Un grand merci!!

R : L’avenir, l’avenir, y en a-t-il seulement un? Brutalist s’est Ă©teint, le reste suivra. En attendant, certains ont repris des activitĂ©s musicales dans des domaines trĂšs diffĂ©rents, avec plus ou moins d’implication, parallĂšlement aux impĂ©ratifs et engagements de la vie.

A : Tim a rejoint MandroĂŻd of Krypton pour remplacer leur bassiste. Christian continue de façon ponctuelle son projet drone Ignant avec Didier (Llama / ex-Knut), quand le temps le permet. Roderic a rejoint un projet «pop indie» qui lui permet de continuer Ă  jouer de la batterie. Pour ma part je continue mes pĂ©rĂ©grinations sonores, surtout orientĂ©es autour de l’ordinateur. Seul et aussi en duo, dans le projet Left Bank, associant des principes et techniques de musique concrĂšte et Ă©lectroacoustique en temps rĂ©el. Un disque et une k7 Ă  tirage limitĂ© sont prĂ©vus avant cette fin d’Ă©tĂ©, ainsi que quelques concerts ponctuels en Suisse.

Merci Rad-Yaute pour l’intĂ©rĂȘt !

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