Instant bullshit

Le monde de la musique tourne largement autour des groupes mais c’est une erreur. Ecrire sur la musique, tout comme faire un label ou organiser des concerts, ça a au moins autant de valeur et c’est au moins autant essentiel, en tous cas dans une scĂšne oĂč il n’y aurait pas d’un cĂŽtĂ© les musiciens et de l’autre juste des spectateurs.

Instant Bullshit est un blog – revendiquĂ© comme tel, mĂȘme pas honte – lyonnais qui publie des chroniques de disques et des reports de concerts accompagnĂ©s de jolies photos en noir et blanc. L’auteur a Ă©crit dans Perte & fracas et la naissance de I.B. – qui fait suite Ă  Heavy mental – semble plus ou moins correspondre au moment oĂč Hazam a cessĂ© de publier sur le site rennais.

Musicalement, le blog trempe en gros dans les mĂȘmes eaux que Rad-Yaute – il arrive assez souvent qu’on en vienne Ă  parler des mĂȘmes groupes au mĂȘme moment -, Ă  savoir un spectre assez improbable qui va du punk jusqu’Ă  des musiques plus expĂ©rimentales, en passant par tout ce qui touche de prĂšs ou de loin Ă  la noise, ça va de soi. Le contenu est en plus solidement ancrĂ© dans la scĂšne locale du fait des chroniques de concerts qui permettent souvent de dĂ©couvrir des projets avant tout le monde – un groupe jouant la plupart du temps sur scĂšne avant de sortir un disque, n’est-ce-pas. Dans un monde idĂ©al, il y aurait des Instant bullshit, qui donneraient des nouvelles des mondes musicaux souterrains partout.

Faut pas trop chercher l’objectivitĂ© dans Instant bullshit et c’est vraiment ce qu’il y a de mieux. Les articles sont longs, souvent sinueux – l’auteur a initiĂ© une rubrique « Chroniques express » pour se forcer Ă  plus de briĂšvetĂ© – mais creusent un truc qui leur est propre. J’imagine que les meilleurs magazines sont composĂ©s de gens comme ça, de voix individuelles qui t’ouvrent la porte d’un univers. Personne n’a besoin de lire que le groupe machin a sorti un album de mĂ©tal-bidule et qu’une vidĂ©o sera visible sur vos Ă©crans le 25 dĂ©cembre. La seule chose intĂ©ressante, c’est de lire sur ce qui aimante une personne de maniĂšre viscĂ©rale vers une musique et qui la pousse Ă  creuser son sujet encore et encore.

Il n’y a pas d’autre façon d’Ă©crire sur la musique.

>>>>>>>>>> INSTANT BULLSHIT

« Déglingo comme il faut » : une interview de Dewaere

Dans la foulĂ©e de leur concert au Poulpe, les membres du quatuor pop-punk-noise explosif Dewaere ont pris le temps de rĂ©pondre Ă  mes questions. Etaient prĂ©sents Marc (basse), Julien (guitare) et Maxwell (chant) ainsi que Franck (batterie) et Yann (tour manager qui fera quelques interventions bien senties). J’ai l’habitude d’ajouter la mention (Rires) pour donner une idĂ©e de l’Ă©tat d’esprit Ă  ce moment mais, lĂ , c’est toute l’interview qui est Ă  lire avec un sens de l’humour et du second degrĂ© bien aiguisĂ©. Dewaere, c’est des tubes en sĂ©rie qui explosent sur disque, des concerts pied au plancher souvent dĂ©lirants et incontrĂŽlables mais leur interviews aussi sont rock’n roll.

Vous jouez trĂšs rĂ©guliĂšrement et votre album en est Ă  son troisiĂšme repressage : ça a l’air de pas mal marcher pour Dewaere. Est-ce-que c’est le fruit d’une stratĂ©gie Ă©tablie et vous Ă©tiez sĂ»rs de votre coup ou, au contraire, est-ce-que ça vous prend un peu par surprise ?

Marc : Totalement par suprise. Quand j’ai Ă©tĂ© recrutĂ© pour un boulot, on m’a demandĂ© : « Est-ce-que tu vas repartir en tournĂ©e ? Est-ce-que tu seras totalement dispo pour le travail qu’on te propose ? Â» Moi j’ai dit : « Les tournĂ©es, c’est terminĂ© ! Â» – j’avais 38 balais Ă  l’époque – et je me retrouve dans la situation totalement inverse ! Mais, Ă  la base, ce groupe, c’était juste pour faire du rock.

Julien : On a composĂ© des morceaux, on a rencontrĂ© Maxwell. On s’est dit c’est cool, ça nous plait, on enregistre. Notre batteur connaissait un gars de chez BigoĂ»t records et de chez Phantom records. On a envoyĂ© notre album. Les mecs ont dit : « Oh, c’est gĂ©nial ! Â» Ils nous ont proposĂ© un deal pour 300 vinyles. Donc on a sorti l’album et suite Ă  la sortie de l’album, on a eu de bons retours, qui nous ont apportĂ© des dates, qui nous ont apportĂ© un tourneur, puis d’autres dates, encore de bons retours sur l’album hyper rĂ©guliĂšrement
 Tout s’est enchaĂźnĂ© mais c’était hyper inattendu


Hugues jouait dans Flying worker auparavant, et aussi Neige morte, Veuve SS – des groupes qui tournaient ou tournent plutĂŽt dans la scĂšne hardcore/DIY -, est-ce-que le fait de travailler avec des intermĂ©diaires comme votre tourneur et dans des circuits plus larges vous pose certaines questions ?

Maxwell : Moi, je dĂ©teste chercher les dates, organiser les rĂ©pĂštes – et je crois que tous les musiciens sont d’accord avec moi quand je dis ça. Quand tu as quelqu’un qui organise des dates, franchement tu peux te branler sous la douche tranquillement avec l’image de la reine dans ta tĂȘte ! (Marc pliĂ© de rire. NDLR)

Julien : Et puis, c’est pas comme si on Ă©tait avec un agent vĂ©reux. Le mec, il est plus jeune que nous


Marc : Il est mĂ©ga passionnĂ©. Notre relation est hyper saine. On est Ă  la mĂȘme hauteur. Il nous aide Ă  nous dĂ©velopper, il a captĂ© le truc et… il bosse bien !

Maxwell : Il nous adore et on l’adore !

Julien : Parfois, il y a eu des gens qui nous disaient : « Nous, on veut pas passer par un tourneur, on veut passer en direct. Â» Mais c’est unE erreur totale parce qu’en passant par eux, c’est tellement plus simple. Eux, c’est leur mĂ©tier. Nous, notre truc c’est de jouer de la musique et, eux, c’est d’organiser.

Du coup, qu’est-ce-que vous pensez des pratiques des tourneurs qui consistent Ă  avoir un droit de regard sur les premiĂšres parties ?

Julien : Franchement
 Pas grand-chose. Je pense que si j’étais tourneur, je ferais la mĂȘme chose !

Marc : LĂ , tu poses la question aux musiciens, faudrait que tu demandes au tourneur. Basiquement, le tourneur, c’est un vendeur mais un vendeur qui kiffe son truc, pas un mec qui vend des pots de yaourts, c’est un mĂ©tier passion. Si il nous fait jouer dans des lieux comme ici, c’est pas pour l’argent, c’est parce que c’est lĂ  que le groupe rencontre son public.

Julien : Il y a des tourneurs qui nous auraient fait jouer en premiĂšre partie de Matmatah Ă  l’Olympia mais lui si il nous fait jouer en premiĂšre partie, c’est sur une date avec le Villejuif underground ou avec Cocaine piss.

Maxwell : Ca marcherait pas du tout


Julien (interloquĂ©) : Je sais pas
 Pourquoi ?

Maxwell : Ca marcherait pas du tout parce que c’est NOUS les meilleurs ! (Rires)

Julien : Non, ce qui fait qu’on est bien avec lui, c’est que c’est pas business mais il y a un bon truc de dĂ©veloppement.

Votre musique a un cĂŽtĂ© assez entraĂźnant, assez fun. Est-ce-que c’est une envie que vous aviez dĂšs le dĂ©part ?

Julien : Pas du tout ! Avant que Maxwell arrive, on avait que des instrumentaux orientĂ©s noise/math-rock. Assez rapidement, on s’est rendu compte qu’il fallait que nos morceaux deviennent des chansons.

C’est vrai que la voix de Maxwell sur du math-rock, j’ai un peu du mal à imaginer ce que ça pourrait donner


Marc : Si ! Si ! Ca pourrait marcher mais ça serait vraiment chelou !

Julien : Il a apportĂ© quelque chose de beaucoup plus pop Ă  nos morceaux et c’est tant mieux.

Gloire Ă  Maxwell , quoi !

Marc : Ca a Ă©tĂ© un putain de coup de bol et c’est gĂ©nial ! (Il se tourne vers Maxwell) Si tu veux, tout Ă  l’heure, je te
 (Une certaine conception de la dĂ©cence m’empĂȘche in extremis – malheureusement peut-ĂȘtre – de reproduire la proposition Ă  caractĂšre sexuel de Marc dans sa totalitĂ©, ni la rĂ©ponse de Maxwell qui, il faut bien le dire, n’est JAMAIS pris en dĂ©faut de rĂ©partie. NDLR)

On entend parfois dire que, pour les groupes Ă  guitare, c’est un peu la fin, qu’il y a plus trop de public, qu’est-ce-que vous en pensez ?

Julien : Moi, je trouve que c’est le contraire, je trouve que ça revient !

Marc : Il y a toujours un public pour les bons groupes et pour les bonnes chansons. Tu peux faire de la techno au kilomĂštre, ça va marcher 5 ou 6 ans, tu vas remplir ton festival parce que les mecs sont sous MD et qu’ils sont dĂ©foncĂ©s. Mais que ce soit en rap, en rock, en pop, c’est exactement pareil, les gens viennent chercher une Ă©motion. A partir du moment oĂč tu dis vraiment quelque chose, de la maniĂšre la plus pop qui soit, tu touches tout Ă  coup un public hyper large et rĂ©ceptif !

Yann (semblant se rĂ©veiller tout-Ă -coup) : Est-ce que vous voulez voir ma raie ? Ou mon zizi ?

Maxwell : Yann Olivier entre en scĂšne !

Les gens parlent parfois des annĂ©es 90 comme d’un Ăąge d’or


Marc : En tous cas, dans les annĂ©es 90, Maxwell n’écoutait aucun groupe des annĂ©es 90 !

Maxwell : C’est n’importe quoi : Michael Jackson, Spice girls, Fucking backstreet boys ! Mais bon, je suis nĂ© en 87, mec. These fucking dickheads listened to Nirvana, Sonic youth


Marc : J’écoutais du black metal !

Maxwell : Non, toute ma vie, j’ai Ă©coutĂ© les Beatles ! Pour moi, c’est tout ce qui compte ! Nirvana, je vois que c’est bien mais
 ça m’emmerde ! C’est comme le massage shiatsu, c’est bien mais ça te fait rien !

(A ce moment, Julien essaye de m’expliquer le son de guitare qui l’inspire dans Nevermind pendant que les autres parlent de fantasme sexuels inspirĂ©s par la pochette de l’album de Nevermind de Nirvana
 le rĂ©sultat est difficile Ă  transcrire. NDLR)

Maxwell (hurlant par-dessus la mĂ©lĂ©e) : FUCKING LISTEN TO THE BEATLES, YOU FUCKING IDIOTS !

OK, Maxwell parle-nous un peu des Beatles


Maxwell : Si tu veux, toute la musique d’aujourd’hui, c’est Ă  base de Beatles !

Julien : Tu crois que Beethoven a attendu que les Beatles arrivent ?

Maxwell : Les Beatles, c’est Beethoven ! 
 Non, mais au niveau des pop, mĂ©lodies – bon, les paroles, on s’en fout – c’est juste gĂ©nial.

Julien : En vrai, tu as complĂštement raison.

OK, Maxwell, tu viens d’une autre culture, pas forcĂ©ment rock, punk, noise, etc. Qu’est-ce-que tu as pensĂ© d’eux la premiĂšre fois que tu les as Ă©coutĂ©s ?

Maxwell : Ils m’avaient dit que c’était « noise-punk Â»â€Š

C’est ce que tout le monde dit, d’ailleurs


Maxwell : Pour moi, « noise-punk Â», c’est The Fall mais hyper expĂ©rimental ! Pas de mĂ©lodies, rien ! C’est juste TRRRRFFFFFXXXXRRRRRZZZZ BBBBBRRRRRTTTTRRREWWWKKKKRRRR !!!!!!!! (Il fait le bruit avec sa bouche. NDLR) Ca m’excitait
 Je suis arrivĂ© Ă  la rĂ©pĂšte, c’était pas du tout ça ! C’était un peu
 organisé  un peu math-rock. C’était pas du tout ce que je pensais. Et du coup, je me suis un peu forcĂ© parce que je connaissais personne Ă  Saint-Brieuc et je voulais me faire des potes. (Rires) Je leur ai dit : « Vous faites de la merde, vous avez besoin de moi. Â»

Marc : On a pas besoin de toi ! Je t’ai trouvĂ© ivre mort dans une soirĂ©e et je t’ai dit : « Eh putain, toi, t’as pas l’air français ! Â» et on a commencĂ© Ă  discuter. C’est exactement comme ça que ça c’est passĂ© !

Julien : Le lendemain matin, j’avais un message de Marc qui disait : « Putain, j’ai rencontrĂ© un mec, il est australien, il a l’air complĂštement timbrĂ© mais ça peut ĂȘtre gĂ©nial ! Â»

Vous racontez deux moments différents, en fait


Marc : Pendant la premiĂšre rĂ©pĂšte, il est restĂ© assis Ă  boire pendant une heure et demie. Il a tisĂ© une premiĂšre bouteille de Chardonnay, puis il en a ouvert une deuxiĂšme et enfin il s’est tournĂ© vers le micro et il s’est mis Ă  hurler comme un sauvage !

Julien : On a l’enregistrement de la premiĂšre rĂ©pĂšte, j’avais l’impression d’entendre Jim Morisson en train de faire des Oh-oh-oh sur notre musique ! On Ă©tait hyper surpris mais c’était gĂ©nial. Moi, le lendemain matin, je me suis rĂ©veillĂ© en me disant : c’est bon.

Marc : Exactement, c’est le gars qui nous fallait et puis voilĂ  ! On s’est pas posĂ© la question trois secondes ! C’était gĂ©nial, dĂ©glingo comme il fallait. Il chantait juste comme il fallait, il mettait l’émotion pile poil oĂč il fallait. C’était parfait. Et la lumiĂšre fĂ»t !

Vous avez complĂštement changĂ© votre musique du coup ? Ca a mis longtemps Ă  se mettre en place ?

Marc : Non, non, on n’a pas complĂštement changĂ©. Il y a des morceaux qu’on joue encore qui sont issus de cette pĂ©riode-là


Julien : C’est pas ses prĂ©fĂ©rĂ©s, Ă  Maxwell, mais bon


Marc : Ce qui s’est passĂ©, c’est qu’on a recommencĂ© Ă  composer comme on ne faisait plus. On s’est remis Ă  composer en studio, Ă  amener des riffs, il avait ses propres chansons qu’on a bousculĂ©es. On a bousculĂ©s nos chansons pour mettre du Maxwell dedans et puis voilĂ  ! En fait l’album est nĂ© de l’espĂšce de pĂąte Ă  modeler de cette Ă©poque-lĂ 

Maxwell, quel est ton rapport avec la langue française ? Est-ce-qu’il y a des groupes qui chantent en français que tu aimes ?

Maxwell : Je peux name-drop beaucoup de mes potes, là
 J’adore les groupes français qui chantent en françmportant. Ils sortent pleins de groupes super bien. Il y a un groupe qui s’appelle KĂ©vin Colin et les Crazy Antonins, Roland Cristal, KĂ©vin Cristal, KĂ©vin Colin
 Tous mes potes de Toulouse… sans eux, je ne suis rien !

Marc : Ben merci, on est vraiment trĂšs content de t’avoir parmi nous, connard de merde ! (Rires) On est vraiment trĂšs contents d’ĂȘtre lĂ  ce soir mais je pense qu’on va y aller maintenant


Maxwell : C’est des gens qui m’ont vraiment touchĂ©s
 Bref, la chanson française, j’adore ! Il faut que les français gardent la chanson française au lieu d’essayer de chanter en anglais !

Et le rock en français, t’aimes bien ?

Maxwell : Ouais, j’adore ! Jacques Dutronc ! Françoise Hardy !

Julien : C’est pas rock


Maxwell : Si, si, c’est rock, rock n’roll, un peu


Julien : Françoise Hardy, rock ‘n roll ?

Maxwell : Serge Gainsbourg, Sheila, France Gall


Pour moi, ça tombe davantage dans la variĂ©tĂ© ou la pop


Marc : Cette discussion est complĂštement dingue parce que c’est deux mondes totalement diffĂ©rents ! Tu attends des rĂ©fĂ©rences alterno d’un type qui considĂšre qu’en fait la pop est rock !

Maxwell : Pour moi, la pop ça couvre tout. Et le rock, c’est une petite partie de la pop.

Marc : Mais un truc vraiment rock en français que tu aimes, ça serait quoi ?

Maxwell : Cobra
 mais en fait j’aime pas trop. Je trouve que c’est drĂŽle mais j’écouterais jamais tout seul. Dans le camion, ça va !

Et au fait, je suis sĂ»r que c’est une question qu’on vous a posĂ©e plein de fois, mais Patrick Dewaere, qu’est-ce qu’il reprĂ©sente pour vous ? Pourquoi vous avez choisi ce nom ?

Maxwell : En fait, c’est l’oncle de Marc.

Julien : En fait, on cherchait un truc qui colle Ă  notre musique et qui soit liĂ© Ă  Saint-Brieuc. Et d’un coup : Dewaere ! Il est nĂ© Ă  saint-Brieuc. Le mec est torturĂ© et en mĂȘme temps, il y a un cĂŽtĂ© beau, Ă©mouvant chez ce mec-lĂ  et en mĂȘme temps fou, violent, torturĂ© et beau. C’était parfait, c’était ce qu’il nous fallait, Dewaere !

C’est marrant d’ĂȘtre attachĂ© Ă  une ville, comme ça


Julien : Y rien de spĂ©cialement glorieux
 C’est notre ville !

Marc : C’est la plage ET les mobylettes. C’est la base !

Julien : Moi, je suis anti-patriotique mais j’aime bien Saint-Brieuc quand mĂȘme !

Et l’avenir pour Dewaere ?

Marc : On fait un deuxiĂšme disque, qui est plutĂŽt bien en route. Les morceaux sont lĂ  mais il faut qu’on les dewaerise ! C’est la principale diffĂ©rence entre le disque que tu as Ă©coutĂ© et celui qui va arriver. Sur Slot logic, on a tout composĂ© ensemble, Ă  l’ancienne, en rĂ©pĂšte. Pour le prochain, on a demandĂ© Ă  Maxwell – Maxwell compose tout le temps, de tout, il nous amĂšne des trucs et souvent on lui dit « Non, ça, c’est pas pour nous
 Â» – bref, on lui a demandĂ© de nous sortir les trucs les plus pop possibles. Genre : si les Beatles Ă©taient encore vivants, sors-nous les singles des Beatles vont sortir pour les dix prochaines annĂ©es ! Nous derriĂšre, on les dĂ©truit, on en fait les trucs les plus noise possible. Et ça donnera
 ben, on verra bien, parce qu’on en sait rien, en fait.

Maxwell : Ce sera le meilleur album de 2020 ! Chaque morceau est un tube !

Julien : Il ne ment pas.

>>>>>>>>>> DEWAERE

« La belle Belgique sonique » (Nurse, It it anita – Le Poulpe, 6 dĂ©c.)

Ca fait dĂ©jĂ  un mois, mais le souvenir est encore chaud comme la braise : Nurse et It it anita au Poulpe. Disons-le tout net : certainement le concert le plus mĂ©morable que j’ai vu dans ce lieu.

Issu de diffĂ©rentes formations – Crappy stuff, NFO, Shivaz – Nurse pratique un rock noisy Ă©motionnel trĂšs abouti, qui les place Ă  part dans la scĂšne locale.

Le groupe avait annoncĂ© c’Ă©tait leur dernier concert avant longtemps. AcculĂ© par les contraintes diverses – comme tout ceux qui essaient de mener de front leur passion et le reste – ils tentent, si j’ai bien compris, de se dĂ©gager du temps pour crĂ©er de nouveau et, peut-ĂȘtre, donner une suite Ă  leur merveilleux premier LP.

Les morceaux de Nurse sont une matiĂšre sombre mais hautement inflammable et il y a toujours un moment oĂč elle s’embrase. C’est chouette de les rĂ©entendre sur cette scĂšne, agrĂ©mentĂ©s d’une reprise du groupe grenoblois Virago que j’entendais pour la premiĂšre fois. D’autant plus qu’Ă  la console, JĂ©rĂ©mie a ciselĂ© un son d’une profondeur Ă©tonnante qui permet de les entendre dans les meilleures conditions qui soient.

Les Belges de It it anita Ă©taient plutĂŽt attendus, et pour cause, un premier concert au Brise-Glace avait laissĂ© des marques et convaincu pas mal de monde. Y’a pas de hasard.

It it anita pratique aussi un rock bruyant qui, au-delĂ  de l’influence Sonic youth Ă©vidente surtout sur les premiers disques, va piocher un peu partout sans a priori.

Mais sur scĂšne, le mĂ©lange prend totalement corps. Rythmique baston, mĂ©lodies gorgĂ©es d’Ă©motion et murs du son irradiants. It it anita joue sur tous les tableaux, appuie sur toutes les manettes en mĂȘme temps, excelle dans toutes les disciplines. Et, lĂ  aussi, le son joue sa part et transcende la musique.

Un bon concert, c’est aussi un public qui vibre et rĂ©agit et l’action est dans la fosse autant que sur scĂšne. HystĂ©rie, tremblement, Ă©change de fluide, osmose ocĂ©anique entre les Belges soniques et la foule en sueur qui se presse contre la scĂšne.

Le groupe finit par descendre la batterie au milieu du public – bien sĂ»r qu’ils la descendent – pour une derniĂšre transe sauvage et collective. Pas d’Ă©vanouissement, de visions ou d’Ă©tat de conscience modifiĂ© mais on n’en Ă©tait pas loin.

« Reignier, on va se faire tatouer tes initiales sur la poitrine ! », rigole le groupe. SĂ»r qu’en tous cas on t’oubliera pas de sitĂŽt, Anita.

A suivre : une chouette interview, aussi bientĂŽt qu’il sera possible.

PS Les photos sont encore une fois d’Olive. Je sais pas si il Ă©tait inspirĂ© ou si c’est un nouvel appareil photo, mais il faut absolument visiter son site Lowlightconditions pour aller voir toute la sĂ©rie qui est gĂ©niale. Merci Olive.

>>>>>>>>>> IT IT ANITA

« Messe noise ! » (Flying luttenbachers – Cave12, 8 dĂ©c.)

Avec Weasel Walter en grand maĂźtre de cĂ©rĂ©monie… La prĂ©cĂ©dente tournĂ©e avait Ă©vitĂ© GenĂšve, mais on ne la fait pas deux fois Ă  Cave12 et rendez-vous Ă©tait pris cette fois avec cet ensemble noise tout en dĂ©mesure. Pour ĂȘtre honnĂȘte, je suis loin de connaĂźtre toute leur discographie foisonnante ni l’historique des nombreux line-up. Ce que je savais, c’Ă©tait la rĂ©putation qui les prĂ©cĂ©daient et que, selon toute vraisemblance, il allait se passer des trucs. Tout dimanche soir qu’on Ă©tait.

Les gens arrivent peu-Ă -peu. Les conversations se mĂšnent Ă  voix basse. Ambiance feutrĂ©e, un peu club de jazz. Seul le drap de fond de scĂšne au logo des Flying luttenbachers – accessoire absolument ridicule des groupes de rock mais bon eux, ça va, eux, c’est diffĂ©rent – indique le chaos Ă  venir. Des copains arrivent qui viennent pour la premiĂšre fois, sont ravis de dĂ©couvrir cet endroit mĂȘme si il est mal indiquĂ©.

« Vous pouvez parlez, on est pas chatouilleux ! » balance Weasel Walter en montant sur scĂšne suivi de sa troupe de mercenaire. MĂšche qui lui barre le visage, marques noires sous les yeux, pantalon d’officier nazi (ou peut-ĂȘtre pas), bottes en cuirs et teeshirt de death-metal.

3.2.1. GO ! Soubressauts. Tremblements irrĂ©pressibles. Flashs. Epilepsie. Visage tordu par des spasmes. La musique des Flying luttenbachers, c’est une dĂ©charge continue, la chaise Ă©lectrique musicale, l’Ă©lectrocution Ă  perpĂ©tuitĂ©. La noise dans ce qu’elle a de plus urgente et de plus stridente. Pour l’imaginer, faut se figurer le rĂ©sultat d’une overdose de free-jazz et de black-mĂ©tal.

Le saxophone de Matt Nelson apporte une touche no-wave trĂšs new-yorkaise – (hĂ©, je suis pas mĂ©content d’avoir rĂ©ussi Ă  attirer Alain dans un concert no-wave !) On danse comme on peut mais, oui, on peut danser. Au premiĂšres loges devant les musiciens, c’est le rĂ©gal. Alex Ward, guitariste pour cette tournĂ©e europĂ©enne. Grand, tirĂ© Ă  quatre Ă©pingles, jeu noise incroyable. La classe mĂȘme quand il saute dans la fosse et remonte sur scĂšne par d’Ă©tranges reptations doresales. Et Tim Dahl – oui, le Tim Dahl de Child abuse, qui doit quasiment habiter Ă  GenĂšve en ce moment vu qu’il Ă©tait aussi en concert avec un projet jazz, Grid, rĂ©cemment. Costume blanc, partitions froissĂ©es Ă  ses pieds. Son Ă©pais, gorgĂ© de parasites et de distortion et pourtant vĂ©loce, mĂ©canique de prĂ©cision. Le plus beau son de basse du monde. On en boufferait Ă  tous les petits dĂ©jeuners.

Pas d’autre nom Ă  l’affiche, mais aprĂ©s le concert Ă©bouriffant de ce groupe de tous les superlatifs, c’est vraiment pas nĂ©cessaire. Juste un tour Ă  la table de distro pour discuter un peu, chopper quelques disques et dĂ©couvrir les diffĂ©rents projets de ces musiciens hyperactifs, quelques piĂšces supplĂ©mentaires au puzzle, quelques noms de plus Ă  porter sur la carte imaginaire de cette musique impossible.

 

>>>>>>>>>> FLYING LUTTENBACHERS

Coilguns, « Watchwinders » LP (Hummus records)

Avec Coilguns, il faut battre le mĂ©tal tant qu’il est encore chaud*. A peine plus d’un an aprĂšs le prĂ©cĂ©dent album Millenials, voici le nouveau disque, placĂ© sous le signe de l’urgence et de la conscience du temps qui passe et lui aussi composĂ© et enregistrĂ© in situ, c’est-Ă -dire en studio. Car le hardcore de Coilguns, pour surpuissant et furieux qu’il soit, n’exclut pas le bouillonnement crĂ©atif et les idĂ©es spontanĂ©es et originales – ce qui fait de cet album un ensemble Ă  la fois trĂšs cohĂ©rent et libre, presque hĂ©tĂ©roclite. Des morceaux aux structures complexes alternent avec des compositions beaucoup plus linĂ©aires, comme sur le mid-tempo  Watchwinders, presque punk. On retrouve bien sĂ»r le speed hardcore effrĂ©nĂ© du quatuor et la voix hurlĂ©e (Subculture encryptors, Big writer’s block)  – moments durant lesquels  ils me font penser Ă  ABC Diabolo, un groupe des annĂ©es 90 totalement oubliĂ© et c’est bien dommage car ça dĂ©chirait grave. Le groupe sait aussi ralentir le tempo (Growing block’s view), crĂ©er des ambiances plus insidieuses, rampantes, oĂč le groove mortel est souvent assurĂ© seul par la batterie – et quelle batterie !-, vu que la formation ne comporte pas de basse. Jusqu’Ă  des ambiances sombres et mornes, oĂč le temps semble suspendu de maniĂšre inquiĂ©tante : Prioress, avec sa voix pĂąteuse au flow quasi hip-hop, ou le choeur bluesy sur la fin de Watchwinders. Une veine presque gothique, qui parcourt le disque, fait pendant aux murs du son Ă©pais de la guitare de maniĂšre Ă©tonnamment naturelle et donne une couleur nouvelle Ă  la musique de Coilguns.

Est-ce-que celle-ci atteint ce point d’Ă©quilibre un peu magique oĂč la musique d’un groupe se met Ă  ne ressembler Ă  aucune autre et oĂč tu as l’impression tout-Ă -coup qu’elle ne te parle qu’Ă  toi ? Eh ben, c’est Ă  chacun de se faire une opinion, en Ă©coutant ce disque mais surtout, surtout, en allant voir le groupe en live**. Une expĂ©rience incandescente qui n’a pas beaucoup d’Ă©quivalent aujourd’hui.

*Comme noté par pas mal de chroniqueurs, hé hé.

**Par exemple, le 2 février sur la plateforme des Eaux-vives dans le cadre du festival genevois Antigel.

>>>>>>>>>> COILGUNS